Le nouveau singe pèlerin

L'introduction du livre d'Etiemble, Le nouveau singe pèlerin, datant de 1958

Avant-propos

Le chargé d'affaires par intérim qui représente actuellement les Pays-Bas en Chine, M. Meijer, publiait cette année, dans Imago Mundi, la reproduction et le commentaire d'une carte qu'on vient de découvrir dans une bibliothèque italienne. Ce document du XVIIIe siècle, qu'un missionnaire sans doute rapporta de Pékin, était catalogué comme carte du bassin de l'Amour. M. Meijer y reconnaît celle de la Grande Muraille, et le démontre.

Nos voyageurs pressés commettent sans vergogne vingt bévues du genre de celle-là, qu'on vient seulement de corriger. L'avant-veille de mon départ pour Pékin, je rencontrai la secrétaire d'une délégation qui arrivait d'Orly : « Attention aux billets chinois, nous dit-il ; aucune indication chiffrée n'en précise la valeur ; c'est la couleur qui les distingue ; les marchands sont devenus si honnêtes que peu importe : vous leur tendez une poignée de paperasse multicolore, ils prennent leur dû, pas un sou de plus. » Quand j'arrivai là-bas, on me donna pour mes francs un paquet de billets dont la valeur en yuan, 1, 2, 3, ou 5, s'inscrivait en chiffres arabes. Quand je fis de la monnaie, j'obtins des mao (1/10 de yuan) et des fen (1/100 de yuan) : des ta sie, ces chiffres spéciaux résevés à la comptabilité, et moins faciles à falsifier que ceux de la numération courante, indiquaient bel et bien la valeur.

 

Nos écrivains ne sont guère plus habiles. Page 219 de ses Clefs pour la Chine, M. Claude Roy annonce que Liou (l'un des chefs communistes) « a cité Tchouang Tseu, le disciple de Confucius ». Transposez, cela donne : « Garaudy a cité Maurras, le disciple de Karl Marx. » M. Gascar, lui, enseigne aux Français que ho ping wantze signifie Vive la paix ! Vive en effet la paix ! Ceux qui savent un peu de chinois, les Chinois, par exemple, crieraient plutôt : hop'ing wan souei ! Ils doivent se tromper. Erreur bénigne soit : celle-ci tire à plus de conséquence : « Mao Tse-toung (ici on dit simplement Mao qui est son nom de famille). » Simplement, c'est fort mal vu. D'une part, la politesse invite à désigner tout Chinois par son sing, son nom de famille : M. Li, ou M. Tch'eng : d'autre part, M. Gascar omet de préciser que pas un Chinois n'omet d'ajouter à ce Mao de politesse le titre de Président ; en anglais : Chairman Mao. Je vois bien le respect ; où diable la simplicité ? Dans sa Longue Marche, Mme de Beauvoir confond le yen, monnaie japonaise qui vaut un franc, et le yuan, monnaie chinoise qui en vaut 150 ; page 172, quand elle raconte l'histoire de cet industriel japonais qui, bénéficiant à Changhaï de l'extraterritorialité, fut condamné à un yen d'amente pour avoir tué un de ses ouvriers chinois, comment saurions-nous s'il s'agit d'un yuan ou d'un yen ? Il est vrai qu'une historienne qui ne se trompe que de mille ans sur la dynastie des Souei n'en est pas à un yen (à un yuan) près. Quelqu'un comme elle qui prétend que les Chinois ne mangent que de la viande sésossée, pourquoi voulez-vous que, traitant de l'écriture chinoise, elle y mette plus d'à-propos ?

La légèreté de nos informateurs n'a d'égale, par chance, que leur insigne humilité : ils ne pensent point et répètent ce qu'on leur a dit, de sorte que leurs modesties confrontées nous évoquent l'image d'une girouette qui enseignerait que chacune de ses positions est la seule vraie, la seule juste, la seule possible.

Je ne me piquerai point de fournir des clefs pour la Chine ; je n'écrirai pas même un essai sur la Chine. Puisque ceux-là se taisent qui sauraient le mieux parler – certains sinologues qui m'accompagnaient, par exemple – et puisque ceux-là seuls dogmatisent qui devraient surtout se taire, j'ai cru qu'il n'était pas indiscret de publier, telles querelles, les notes qu'au jour le jour, à la nuit la nuit, je consignai durant la route. Quelque ignorant que volontiers je m'avoue par rapport aux savants, j'ai trop donné de ma vie à la langue chinoise, à Tchouang-tseu (l'anti-Confucius), aux bronzes et aux bonzes pour ne pas me sentir à peu près aussi fondé à parler de la Chine que les Beauvoir et les Claude Roy. J'espère que les Chinois me sauront gré de ne pas chercher à faire carrière dans le zélotisme. Je considère le régime actuel comme de loin le meilleur dont la Chine ait bénéficié depuis un siècle et demi. Je rougis de voir qu'un pays comme le nôtre qui se prétend démocratique reconnaît Tsiang Kai-chek, le tueur et le corrompu, alors que, par docilité au grand pays qui nous « protège », il refuse de savoir que la Chine existe, avec six cents millions d'hommes, et désireuse de s'ouvrir à notre industrie, à notre culture. Faut-il que pourtant je croie tout ce qu'on m'a dit ? Que je m'extasie devant les barbouillages réalistes-socialistes, et prenne des pièces de patronage pour du Corneille ou du Shakespeare ? Les Chinois n'en demandent pas tant. « Nous sommes pauvres, arriérés ». Ils le disent, en connaissance de cause. Prenez-vous-en aux Mandchous, qui laissèrent les Occidentaux exploiter le peuple chinois ; aux seigneurs de la guerre, qui durant quarante ans pillèrent le pays (de 1911 à 1949), aux guerres étrangères et civiles. Autant nous serions infondés à reprocher aux communistes l'état dans lequel ils ont trouvé le pays, autant me semblent ridicules ceux de nos voyageurs qui méprisent les Européens d'en rester à la fourchelle, à la cuiller, alors que les Chinois disposent des baguettes. Les baguettes conviennent à la cuisine chinoise ; à l'européenne, la fourchette et le couteau. Oui mais, concrètement, comme dirait Simone de Beauvoir, concrètement et dialectiquement... A ceci se connaît l'abstracteur de quintessence qu'il prodigue les concrètement. Comme je ne parlerai que de ce que j'ai vu, peut-être m'excusera-t-on de n'employer jamais concrètement à mon compte.

 

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Un mot encore. Tout à coup, de la page 85 à la page 109, le lecteur sentira (je le suppose, et même, je l'espère) un changement de rythme et de ton. Comme si tout à coup plus rien ne se passait ; comme si tout à coup j'avais le souffle court. Je crois bien que c'est le contraire et que, dans nos montagnes excepté, nulle part je ne respirai à meilleure aise que durant la semaine que je passai à l'oasis de Touen-houang. Loin des villes et des usines, loin des « problèmes » et des statistiques, du matin au soir je vécus dans les grottes peintes, aussi ému qu'en Haute-Egypte durant les quinze jours que j'obtins les tombes thébaines. Soit que je considère de quelle importance pour moi fut cette rencontre, soit que je mesure la part de Touen-houang dans l'héritage culturel chinois, comme on dit, et donc par rapport à la Chine actuelle, soit que je m'interroge sur les motifs que je puis avoir de publier ce documentaire, chaque fois je me donne une raison neuve de garder tel quel mon intermède boudhisant. Puisque les communistes prennent si grand soin de Touen-houand et le tiennent pour une part importante de leur patrimoine, l'équilibre de mon récit exige cet alentissement. Qu'on sache du moins qu'il ne s'agit pas là de négligence ou de digression.

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