Quatre poèmes de Louis Aragon

A l'heure du débat sur l'identité nationale, voici quatre poèmes de Louis Aragon évoquant la France. Ils sont issus du Crève-coeur et du Nouveau Crève-coeur. La mise en page n'a pas été tout à fait respectée.

 

 

PROSE DE SAINTE CATHERINE


Tant qu'un enfant rêvera de l'aurore, tant qu'une rose embaumera la nuit, tant qu'un coeur quelque part éprouvera le vertige, tant qu'un pas chantera sur la chaussée, tant que l'hiver quelqu'un se souviendra du printemps, tant qu'il y aura dans la tête d'un seul homme une manière de musique, et dans le silence une douceur comparable à la femme aimée, tant qu'il flottera un peu de jour sur le monde et sa destinée...


...on entendra la chanson de France.

Tant qu'il y aura dans la dernière maison de l'univers un restant de chaleur et de tendresse, tant que dans la dernière chambre humaine dévastée un bout de miroir encore se souviendra de la beauté, tant qu'une trace de pied nu attestera le passage d'un être de chair et de sang sur une plage, tant qu'un livre sera pour des yeux la porte des songeries, tant que de la cathédrale à l'audace des ponts, de la fresque à la carte postale, et de la prose de Sainte-Eulalie à la parole enregistrée d'un poète qui naîtra, toute forme de la mémoire n'aura pas été saccagée, anéantie...


...on entendra la chanson de France.


Tant qu'une petite fille bercera sa poupée, tant qu'on aura plaisir à Peau d'Ane ou à la Belle au bois dormant, tant que les garçons lanceront des pierres plates sur l'eau des rivières, tant qu'on s'appellera tout bonnement Marie ou Jean, tant qu'on jouera à la main chaude, aux billes, aux barres, à chat-perché, tant qu'on cachera des fèves dans la brioche au jour des Rois et qu'on fera des crêpes en carnaval, tant que les tout-petits s'essaieront à retrouver sur les pianos l'air d'Au clair de la Lune, tant qu'on dira d'Yseut, de Manon, de Nana...


...on entendra la chanson de France.

Mais surtout, mes amis, quels que soient les péripéties de l'immense troupeau, les catastrophes des continents, les aléas monstrueux de l'histoire, surtout, surtout, quelles que soient les transformations imprévisibles d'une humanité en proie aux miracles de son esprit, aux conséquences infinies de l'immense partie d'échecs qui va donner la clé de l'avenir, quels que soient les développements de ce qu'elle enfante, et l'apocalypse commencée, ô mes amis surtout, tant que s'élèvera la double harmonie aux répons merveilleurs, qui de deux noms dit tout un peuple, et c'est Jeanne d'Arc et Fabien, soyez-en sûrs, on l'entendra...


...car c'est la chanson de France.

 

 

UN REVIREMENT DE LA POLITIQUE EST POSSIBLE EN FRANCE


O fronts où faussement la sagesse des rides
N'inscrit que le banal rendez-vous du tombeau
Sourcils levés crânes hochants cervelles vides
Le néon dans la nuit trace des mots stupides
Et l'enfer a le pas moutonnier du troupeau

Que pouvez-vous comprendre à ce que l'on vous chante
Bouchés à l'émeri de l'oreille et des yeux
Beaux enfants machinaux de la pensée courante
Vous pour qui le soleil tombe comme des rentes
Et que n'étonne rien ni la couleur des cieux

Vous passez sans les voir au milieu des mystères
Comme le pied du somnambule au bleu des toits
Ou comme Assuérus entre les bras d'Esther
A cent lieues de savoir qu'elle s'obstine à taire
Un peuple ensanglanté dans la couche du roi

Je peux m'exténuer sur le peigne magique
Des harpes que pour moi font les malheurs du temps
Je peux souffler sur vous les tempêtes lyriques
Et déchirer mon coeur qu'en sorte la musique
Le cygne meurt canard dans vos cafés-chantants

J'ai fait pour vous des vers comme des escarbilles
Vous n'avez pas cligné vos paupières de plomb
Ni tourné vers le feu parallèle vos billes
Les étoiles pour vous c'est de la camomille
La gifle de lueurs mourait à reculons

Une absence de l'âme a peint votre figure
Gens de confection sourires mannequins
Que faut-il pour qu'un jour au fond des devantures
Quelque chose du ciel en vos yeux s'aventure
Exorcisant vos coeurs de leur démon mesquin

Pour qu'un jour oublieux des gestes automates
Vous redécouvriez la bonté de vos mains
Et vos doigts fatigués de nouer des cravates
Se sachant ouvriers de ce que vous aimâtes
Se halent à nouveau dans les juillets humains

Pour qu'un jour chaque chose ait à nouveau sa place
Pour qu'un jour chaque enfant ait son lot dévolu
Que la mort ne soit plus ton reflet dans la glace
Et puissent les amants lorsqu'ils se désenlacent
Tendrement repenser à ceux qui ne sont plus

 

COQ

Oiseau de fer qui dit le vent
Oiseau qui chante au jour levant
Oiseau bel oiseau querelleur
Oiseau plus fort que nos malheurs
Oiseau sur l'église et l'auvent
Oiseau de France comme avant
Oiseau de toutes les couleurs


CHANSON DU CONSEIL MUNICIPAL


Où sommes-nous Quel ver le soleil ronge
Où sommes-nous odeur d'encre et d'encens
Où sommes-nous ciel couleur de mensonge
où sommes-nous et qui sont ces passants
où sommes-nous

C'était Paris pourtant ces quais de Parme
C'était Paris ces toits bleus tendrement
C'était Paris ses rires et ses larmes
C'était Paris il n'y a qu'un moment
C'était Paris

Une folie a soufflé sur la France
Une folie aux yeux fardés de suie
Une folie à l'étrange apparence
Une folie à la jupe de nuit
Une folie

Ah quel boucan quel vacarme incroyable
Ah quel boucan a fait ici son camp
Ah quel boucan ce soir de tous les diables
Ah quel boucan quel boucan quel boucan
Ah quel boucan

Ne criez pas si fort que l'on s'entende
Ne criez pas vous dérangez l'écho
Ne criez pas divans et dividentes
Ne criez pas l'ail est dans le gigot
Ne criez pas

Ces revenants suant dans leur suaire
Ces revenants et leurs déconvenus
Ces revenants sont tous dans l'annuaire
Ces revenants sont des gens connus
Ces revenants

On les connaît à leurs jolis principes
On les connaît à leurs petits souliers
On les connaît c'est eux la fine équipe
On les connaît déjà sur l'escalier
On les connaît

Tout vous est bon pour chiper la brioche
Tout vous est bon pour que vos pieds soient au chaud
Tout vous est bon pour qui vous remplit la poche
Tout vous est bon pour nous mettre au cachot
Tout vous est bon

Evidemment vous avez la manière
Evidemment on n'y voit que du feu
Evidemment la croix et la bannière
Evidemment c'est la règle du jeu
Evidemment

Aventuriers l'ulcère est sous le masque
Aventuriers vous vous grimez en vain
Aventuriers l'os est blanc sous le casque
Aventuriers le sang n'est pas du vin
Aventuriers

Rien qu'à vous voir on fait son épitaphe
Rien qu'à vous voir on tremble pour ses sous
Rien qu'à vous voir on se dit faisons gaffe
Rien qu'à vous voir on se dit casse-cou
Rien qu'à vous voir

Si vous voulez vos chiens et vos chimères
Si vous voulez les vignes du coteau
Si vous voulez votre dix-huit brumaire
Si vous voulez vos chats et vos châteaux
Si vous voulez

Mes beaux messieurs de poudre et de rapine
Mes beaux messieurs mi-figue mi-raisin
Mes beaux messieurs la rose a des épines
Mes beaux messieurs quand elle est au voisin
Mes beaux messieurs

Rappelez-vous place de la Concorde
Rappelez-vous avoir jadis rêvé
Rappelez-vous gens de sac et de corde
Rappelez-vous que dur est le pavé
Rappelez-vous

O conseillers de la Croix-de-Lorraine
O conseillers mal élus mal assis
O conseillers de la Roche Tarpéienne
O conseillers n'est pas très loin d'ici
O Conseillers


Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Copyright © 2010 Documents communistes. Tous droits réservés.